« — Sais-tu où tu vas ?
<H> : Non. Et si jamais je le savais, je crois bien que je n'irai plus.
— Qu'est ce que tu veux faire, après...
<H> : Écrire.
— C'est bien beau, d'écrire, mais crois-moi, ça ne fait pas vivre. Il y en a des milliers comme toi qui veulent vivre de leur plume, et un très faible pourcentage qui réussit.
<H> : J'en suis conscient.
— Pourquoi ne fais-tu pas des études littéraires ? Tu sortiras de là et tu deviendras journaliste ou prof de lettres...
<H> : Des études, des études, des études... Ne comprenez-vous pas ? Je veux travailler ! Travailler la matière ! Sentir la rudesse du monde sur mes mains, oeuvrer dans la douleur. Sentir la fatigue de l'ouvrier user mon corps, briser mon dos et délabrer la chair autour de mes os. Travailler la substance du monde...
— Je ne te suis pas. Tu veux partir maintenant et travailler ? Qu'est-ce qui t'en empêche ?
<H> : La substance, monsieur, la plus rude que j'ai pu trouver, est celle des mots. C'est elle que je veux manier.
— Alors, étudie. C'est une opportunité formidable : tu as les moyens de devenir prof de français, utilise-les. Après, tu seras tranquille. Et tu auras tout le temps et le loisir d'écrire parallèlement.
<H> : Non, je ne crois pas. Je ne crois pas que la substance de la poésie soit dans l'étude. Elle est dans la vie ,Monsieur, et pour l'extraire, il faut vivre.
— Bon sang, qu'est-ce qui ne va pas chez toi ?
<H> : Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, permettez-moi de vous dire ce que j'en pense, de votre profession. Croupir toute une vie sur les bancs de l'école passerait encore s'il ne fallait pas en plus enfariner une bande de larves à longueur de journée. Ce milieu me débecte, ignoble et inaccessible “élite intellectuelle”, maitresse du savoir révélé....
— C'est toujours la même chose, vous les petits occidentaux ne réalisez pas la valeur de ce qui vous est donné. Pour vous tout a un prix ! La société de consommation tue l'école gratuite et libre, parce que les jeunes ne peuvent pas comprendre la chance qu'ils ont et le prix que coute chaque instant passé au lycée...
<H> : École Libre et Gratuite ! École libre et gratuite qui fabrique sans arrêt de belles machines à voter ! L'école où je passerais ma vie fabriquerait des machines à vivre. Jamais je n'irais m'embourber dans l'excrément de vos milieux. Si tout saute, là, peut-être, enseigner me plaira-t-il. Mais bientôt votre école ne sera plus que lieu de formatage culturel et de propagande. De qui est-ce la faute ? Je m'en tape ! Des abrutis qui chauffent leurs sièges toute la journée, de ceux qui vomissent ce que leur avaient déjà vomi dessus leurs prédécesseurs, de ceux qui, le cul dans les lauriers, tirent les ficelles, ou pire, de nous : Humanité ? Je m'en tape ! Tant qu'il y aura une doctrine monothéiste de l'école, Dieu unique géniteur de notre parfaite société, jamais je n'y mettrais les pieds de mon plein gré !
— Très bien ! Tu es plus têtu et plus sot que je ne le croyais, vraiment ! Et qu'est-ce que tu vas faire, hein ?
<H> : Je vais marcher, Monsieur. J'irai sans savoir où, trouver l'ouvrage à ouvrager, trouver l'instant à capturer. Je marcherai vers l'inconnu ».


