Textes

Dimanche 18 mars 2007

    « Alors ça y est, tu t'en vas ? » dit-il d'une voix profonde et douce comme un soupir. Elle ne répondit pas. Son regard se tourna vers le paysage apaisant qu'offrait la grande baie vitrée du sixième, dans le couloir de la machine à café. Ils ne se retrouvaient que là, au bureau ; jamais en dehors. Le soir, ils s'appelaient longtemps, au beau temps de leur amour, puis, de moins en moins depuis quelques semaines, jusqu'à la veille. Il était resté toute la nuit à regarder son téléphone désespérément inanimé, posé à côté de lui sur l'accoudoir du canapé. Plusieurs fois il l'avait rappelée, se disant en lui-même que sans doute il était arrivé quelque chose, qu'elle finirait par répondre...
    Aujourd'hui, comme après une nuit de torture il était éreinté, morne, austère... Le souvenir de cette nuit lui revint soudainement, alors même qu'il essayait de se convaincre que ce n'avait été qu'un rêve. Un frisson parcourut tout son être à l'idée que cela fût bien réel, et sembla l'étouffer. Pour fuir cette pensée, il se tourna vers elle.

 
 


    Comme il la regardait, elle lui parut être devenue encore plus belle qu'auparavant. Elle avait l'air heureuse, plus que jamais, resplendissante. Lui, à côté, triste et lugubre, se sentit honteux de lui-même, et le désespoir de n'être bientôt plus qu'un songe fantomatique lui glaça le sang. Il l'observait toujours de ses yeux désolés et vit alors sur son visage l'expression figée de la paix. Comment, si tourmenté, pourrait-il encore espérer vivre un jour dans une telle lumière, auprès d'un être si vif, si frais et enthousiaste, dévolu à une heureuse vie qu'elle qu'en fût la compagnie ? Un rayon de soleil pétillait dans ses cheveux, et faisait luire dans son oeil la flamme d'un rêve nouveau qu'il ne reconnut pas. Avant, cette flamme brûlait pour lui. Cette flamme, c'était lui. L'idée qu'il y avait un « avant » le rendit plus sombre encore, et un sanglot s'apprêtait à l'éprendre lorsqu'il se ressaisit et demanda d'une voix calme et résignée : « tu ne m'appelleras plus ? ». Sans qu'aucun changement fusse notable sur son visage, aucune marque de regret non plus, elle répondit résolument que non.
    Rien ne bougea dans l'atmosphère tranquille du couloir, propre aux bureaux approchant l'heure de fermeture, pourtant il lui sembla que ce simple mot fût comme le signe annonciateur d'une fin du monde imminente. Il fut pris d'une panique étrange, pénétrante, qui le foudroya soudainement. Sa vue se troubla à mesure qu'un désespoir infini s'élevait en lui. Les murs parurent tourner, le paysage au loin par la fenêtre s'assombrir et un fracas épouvantable se fit entendre alentour, grandissant jusqu'à bientôt occulter tout le reste. C'était l'explosion subite de tout l'amour accumulé qu'ils avaient eu, l'un pour l'autre et pour toute autre chose, de toutes les belles paroles échangées qui furent si plaisantes et qui maintenant étaient comme des lames sifflant et tournoyant partout autour de lui.
    Il crut mourir d'un coup, et ferma les yeux :


« Ça y est, suis-je enfin mort ?
Est-ce fini ?
Vais-je pouvoir oublier le tourment de la vie ?
Marcher sereinement loin de
ces fleurs de lys ?
Est-ce fini, enfin ?
Suis-je parti ?
Ô douce liberté, prends-moi sous l'arche de ton aile ! »
Et même en parcourant dix mille paradis,
Un seul vaudrait-il un instant avec elle ? »


    Lorsqu'il revint à lui, ils étaient toujours accoudés à la barrière, le long de la fenêtre. Tout était identique à l'instant précédent. Il ne s'était pas écoulé plus d'une seconde et pourtant il lui avait semblé vivre et mourir plus d'un millier de fois, voir tous les pays et aimer toute chose, connaitre toutes les grâces et les plaisirs et terrestre et du Ciel, puis descendre visiter chaque coin des enfers, subir toutes les tortures et tout haïr, jusqu'au sang dans ses veines et la moelle dans ses os. À présent la peine avait cédé la place dans son coeur à une colère plus grande encore : si grande même, qu'au-delà des signes de l'énervement elle était marquée par un calme solennel, comme celui d'une femme en deuil qui refuse encore l'acceptation du sort. Une colère de mort. Il ouvrit la fenêtre lentement, et observa le sol loin en dessous d'eux. Fouinant dans sa poche d'un air distrait, il dit : « Alors, ceci ne me servira plus à rien. » Sa voix était maintenant plus ténébreuse, froide, presque effrayante. En l'entendant, elle prit peur, et un sourire inquiet détacha de son regard la flamme inconnue et le masque d'indifférence. Lui, tandis qu'il disait ces mots, lança son téléphone par la fenêtre du sixième. Quelques instants plus tard, un bruit d'éclatement lointain se fit entendre. C'était le glas de leur passion.
    Elle le regardait d'un air déçu. Comme si elle eût pu s'attendre de sa part à une plus grande preuve d'amour, comme si elle eût cru pendant quelques secondes qu'il s'était apprêté à sauter lui-même dans le vide. Puis, à l'éclat d'un dernier rayon de soleil, elle se tourna et marcha en silence vers l'escalier.
    Quand elle fut définitivement partie, hors de portée de toute colère, il s'abandonna à sa déchirure. Les yeux gorgés de larmes sanguinolentes et le coeur palpitant, il posa sa main droite sur la charnière de la fenêtre, et, saisissant fermement dans l'autre main la poignée, il claqua la fenêtre sur ses doigts d'un coup sec. Puis une fois encore. Et à trois reprises l'ouvrant et la fermant plus fort, avec plus de haine, avec plus de passion. Quand il n'y eut plus que du sang, des morceaux d'os brisés et de chair déchirée, il s'arrêta. Alors, se tournant vers le ciel comme d'un air de défi, il dit en chuchotant : « non, je n'écrirai plus ! ».


Thème :
Rupture
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